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tawriqttacebhant

   Tawriqt tacebḥant

 

     Le nouvel album de Lounis Ait Menguellet, « Tawriqt tacebḥant », est livré au public qui attendait depuis plus de 5 ans la parole nouvelle du poète.

L’album s’ouvre avec une chanson qui évoque le syndrome de la feuille blanche.

Qui n’a jamais ressenti cette angoisse lors d’une dissertation, ou plus généralement lors de tout exercice d’écriture ?

C’est le sentiment du vide ressenti par quiconque s’est déjà essayé à l’écriture. Ce n’est pas le manque d’idées qui est évoqué évidemment, mais plutôt l’angoisse de ne pas trouver les mots pour exprimer la pensée du narrateur, des mots qui soient à la hauteur de l’idée elle-même.

Il convient d’ailleurs de rappeler ici la séparation nécessaire entre l’auteur et le narrateur.

Le poète analyse ce sentiment d’angoisse, et en déduit que l’inspiration est un voyage de l’esprit. Si l’esprit ne voyage pas, il n’y a pas de production.

Waqila fehmeγ tura

Tamsalt anida tεewweq

Mi ruḥeγ ad bduγ tira

Allaγ-iw ad isewweq

     La chanson s’achève par un miracle qui ne peut survenir que dans le monde de la poésie : le poète revient encore vers sa feuille blanche pour une ultime tentative, et la trouve noircie. Cette image traduit en fait un thème qui est cher à Ait Menguellet : le poète s’inquiète de ne pas parvenir à produire, et il confie cette idée dans un texte. Ce faisant, il vient tout juste d’écrire une chanson ! C’est la puissance de l’action qui est exprimée : le fait d’agir, de ne pas rester dans l’angoisse du manque d’inspiration, finit par faire disparaître cette angoisse. Cette idée a évidemment une portée plus générale.

Tawriqt tacebḥant ouvre la voie aux autres chansons.

La seconde chanson, Amennuɣ, traite le thème du conflit dans la société en général. Une fable philosophique qui émet l’hypothèse que le conflit est inhérent à l’être humain.

Depuis la nuit des temps, l’Homme se livre au conflit. La genèse de la vie est exprimée pour la première fois de manière scientifique dans la chanson kabyle. La référence au darwinisme est une véritable révolution dans une société qui ne fait aucune place à une conception autre que le Déisme, une société qui a formaté les êtres à ne percevoir la vie qu’à travers l’œil des religions, à ne pas replacer l’Homme dans son véritable contexte historique : l’évolution des espèces.

Tafejrit t amezwarut

D ass amenzu di dunnit

Seg lebḥer yeffeɣ-d lḥut

Yufa-d iṭij iqubel-it

     L’être qui évolue, qui devient humain, s’interroge tout à coup sur sa provenance, son avenir. En somme des questions métaphysiques. Il s’agit évidemment d’une référence à la religion. Dès lors que l’Homme s’est interrogé de cette manière, il n’a pu trouver refuge, manque de savoir, que dans la religion. Le malheur est qu’il n’en a pas trouvé une Unique. Cela ouvre la voie naturellement au conflit. La voie est libre pour les guerres de religion.

Le conflit est donc lié intrinsèquement à l’humain. Cette idée n’est pas nouvelle dans la littérature universelle. C’est sa transposition dans la société kabyle qui est intéressante.

Le poète, pour appuyer cette idée, fournit des exemples de conflits qui ont mené la société  vers la folie dans laquelle elle se trouve. Le conflit entre Nations, le conflit familial, le conflit individuel, la manipulation, …

Prenons le conflit familial. Rares sont les familles au sein desquelles l’ainé ne cherche pas à s’octroyer la part du lion.

Ugareγ-ken di tmusni

Ad ken-agareγ d acu ara sεuγ

Ur ẓriγ ara acimi

Lamaεni

Ass-n id-yebda umennuγ

     Ce texte s’inscrit dans la lignée des grands textes d’Ait Menguellet, et a la même dimension que « Ay Agu », ou bien « Ay abeḥri id yeffalen ». Il s’agit d’un texte qui élève le débat dans une société souvent livrée à la médiocrité.

La troisième chanson repose également sur un texte universaliste. « Serreḥ i waman ad lḥun » exprime la réflexion d’un fou, qui n’a en vérité de fou que le nom. L’idée véhiculée par cette chanson est extrêmement forte : celui qui se trouve en décalage par rapport à son environnement est immédiatement accusé de déficience mentale.

Quel est le message livré par ce « fou » ?

C’est un message rempli de bon sens, un message sur le temps qui passe, sur la mort et la relation que nous entretenons avec elle.

Le « fou » nous rappelle que nous notre conception de la mort est erronée.

Pourquoi en avoir peur, puisque tant que nous sommes vivants elle n’est pas là, et que le jour où elle nous appelle, nous ne sommes plus là pour la rencontrer.

Lmut iceγben leεqel-ik

Fell-as aṭas i tγelṭeḍ

Lemmer ad tεiwdeḍ leḥsab-ik

Ulac-itt mi ara tt-taggadeḍ

Asmi ara d-terzu s ixef-ik

Ulac-ik mi ara tt-id-temlileḍ

     Il s’agit d’une référence directe à Epicure : « Quand nous sommes, la mort n’est pas là, et quand la mort est là, c’est nous qui ne sommes pas ! »

Encore une fois, ceci est en rupture totale avec ce que nous sommes habitués à entendre dans la chanson kabyle, qui traite souvent ce sujet sous l’influence de la pensée unique (le destin, la vie n’est qu’un passage, la vie n’est qu’un test pour choisir ceux qui iront au paradis et ceux qui brûleront en enfer, tout ce qui est bien est après la mort, …). Il faut convenir du fait que l’épicurisme n’est pas nouveau. Dans le monde occidental, il date de l’Antiquité. Mais il faut aussi constater qu’il ne lui a été fait aucune place dans notre culture, qui reste profondément sous l’influence de la dernière religion qu’elle a embrassée ! C’est pour cela que cette référence fait autant de bien à celui qui est disposé à la considérer.

La force de la parole poétique est exprimée à la fin de la chanson, en rappelant que tout ce qui vient d’être dit n’est après tout que la parole d’un « fou ». Elle vaut ce qu’elle vaut mais elle vient du cœur !

Atan dacu ara tawiḍ sγur umehbul

Γas ma xuṣṣen imeslayen-is, kkan-d seg ul

Ma ur k-nfiεen ur k-ttḍurrun

     C’est d’ailleurs également la position du poète, qui n’a jamais prétendu détenir la vérité absolue. Le narrateur et le poète sont en osmose parfaite.

« I yebγa wul-iw » exprime la confrontation entre le bien et le mal, la dualité de toute chose, un thème cher à Ait Menguellet, le Yin et le Yang, auquel la jaquette de l’album fait également référence par ailleurs. Parmi les textes anciens traitant ce sujet, on peut citer « Si lekdeb γer tidett » ou bien « A dunnit iw ».

En somme, cette chanson met le sujet au centre du monde qui l’entoure, et le pose en sujet qui ne se contente pas de contempler son environnement, mais l’analyse pour en extraire le meilleur et en rejeter le pire. C’est l’idée de l’humanisme.

Il valorise ce qu’on peut aimer, et dénonce ce qui est méprisable, ce qui peut choquer.

Entre autres, le narrateur refuse celui qui croit tout savoir, il refuse celui qui regarde sans voir, il refuse également l’esprit éclairé qui ne divulgue pas la vérité.

I yugi wul-iw

Win iğeεlen yessen kulci

I yugi wul-iw

Win ur nessin asteqsi

Ig ugi wul-iw

Win iẓerren mebla awali

Ig ugi wul-iw

Win yeẓran tidett ur tt-inni

I yugi wul-iw

     La chanson « γas ma nruh »reprend le thème très classique de l’exil. Ce n’est pas un texte de plus qui déplore le sort de l’exilé qui est proposé ici. Il s’agit plutôt de déplorer le temps passé lors de l’absence de celui qui s’exile. Ce temps qui passe inexorablement, et qui ne reviendra jamais. Le poète regrette tous ces instants passés en son absence, et constate amèrement que ces instants ne reviendront jamais. Il exprime ce que ressentent les exilés, qui revenant au village après une longue absence, constatent qu’ils ne reconnaissent pas les enfants qu’ils croisent, car ceux qu’ils ont jadis connus sont devenus de jeunes hommes !

La dernière chanson de l’album édité en France est une revue des premières chansons. Une sorte de résumé qui reprend les idées essentielles traitées précédemment.

La technique employée, qui consiste à reprendre les idées principales, ou bien les titres des chansons précédentes, pour en faire un nouveau texte, a été introduite dans l’album « Inagan » (ou bien « Tiregwa » dans son titré algérien). Cette technique est une véritable innovation de la part d’Ait Menguellet, et représente un tour de force poétique, un exercice de style exigeant et difficile. Le résultat obtenu dans Inagan était réellement impressionnant. Toutes les chansons de la carrière du poète étaient revues, introduites dans un texte original, une nouvelle création artistique, tout en conservant l’esprit des chansons référencées.

La dernière chanson de cet album reprend cette même idée, et permet à l’auditeur d’effectuer une sorte de revue de touts les thèmes traités dans l’album. Elle représente également une manière élégante de clore l’album, et de lui redonner toute sa cohérence artistique.

Dans la version algérienne de l’album, une chanson supplémentaire est offerte au public : une adaptation de la chanson « Blowing in the wind » de Bob Dylan, véritable figure de la culture américaine. L’idée de cette adaptation est née de la rencontre avec Hugues Aufray, qui avait lui-même adapté la chanson en français. Ce texte intemporel, hymne à la solidarité et à la fraternité, trouve dans cet album un nouveau souffle. L’adaptation en kabyle sonne très juste, et il est heureux que ce soit Ait Menguellet qui l’ait adaptée, car elle correspond parfaitement à son style : un texte d’une apparente simplicité mais qui cache une réelle profondeur, qui traite de notions dont notre société a grand besoin.

 

Ali Yatsou   

 

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