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tiregwa

    Inagan ou Tiregwa

 

   L'œuvre revisitée

 

     Vaste panorama d'un répertoire qui s'étale sur un parcours de plus de trente deux ans, Inagan "témoins" est aussi un CD-hommage.

Hommage d'abord de L. Aït Menguellet à son public qu'il a sollicité pour trouver le titre( des milliers de réponses furent envoyées et deux titres ont été tirés ou sort d'abord à Paris puis à Alger : Inagan (témoins} (trouvé par Saïd Aït Ali) et Tiregwa {rigoles} (trouvé par M'hani Mebarki de Bgayet.) puis à deux compagnons de route fidèles: son fils et ami, Djaffar, qui chante ici pour la première fois, et sa guitare (Part.VIII).

     Célébration donc de l'œuvre dans sa globalité, le présent album nous livre, au lieu d'un

ensemble de chansons encastrées dans un disque, une longue chanson qui nous tient en

haleine durant plus de 54mn.

Le procédé n'est pas nouveau: Agu « le brouillard », Tibratin « Missives »et Ammi « 0 mon

Fils" »... sont des chansons-fleuves. Néanmoins, cette nouvelle production n'est pas une masse compacte et ininterrompue, la voix et la mélodie introduisent des coupures-pauses _tout comme dans les chansons pré-citées _ dans le texte sans en morceler la signifiance.

 

   L'œuvre dans l'œuvre

 

     Le narrateur nous raconte une histoire longue à laquelle se greffent d'autres histoires :

double clin d'œil à la fois à la dernière création (siwl-iyi-d tamacahut)et à la toute première chanson (Ma tru). Raconter est un dire mais aussi un faire un faire inaugural de la création.

De titre en titre, l'investissement du lieu de l'écriture est progressif et rétrospectif. On entre

ainsi graduellement dans l'œuvre de jeunesse qu'il dépoussière.

Au total 600 vers d'une grande concision, lesquels sont présentés sous forme de douzains

(du PI au PVIII) à raison de quatre tercets par couplet. A partir de PIX, les douzains sont disposés sous forme de six distiques. les couplets de PX se distinguent par la forme suivante:

neuvain+quatrain+distique bissé. l'articulation entre les trois niveaux est également renforcée par la mélodie et la vocalité.

 

Le départ se fait en force. Coup sur coup, deux titres et deux vers de chansons inaugurales. laq wul « Oppressé, le cœur. .." clôt le premier couplet de PI et fait ainsi jointure avec Ma trud"Si tu pleures" qui débute le deuxième couplet. Prélude vocal, l'espace liminaire de album donne à la fois le programme de l'œuvre (la nouveauté) et l'œuvre (la totalité des créations du poète).

Dans un semblant de chronologie, très vite brouillé, des thèmes récurrents de l'œuvre de jeunesse sont repris et jalonnent les morceaux 1, Il, III et IV : patience, chance/malchance, longanimité, errance, épuisement...

le texte est introduit, dès le premier couplet, par le thème de la lassitude, lieu commun de la poésie kabyle et surtout mohandienne.

Si toutes les chansons d'Ait Menguellet sont ici présentes - majoritairement par le titre mais aussi par l'inter-texte (vers repris tels quels ou réécrits) ou par allusion métaphorique - il ne s'agit nullement d'un collage mais précisément d'une re-création.

 

Comme beaucoup d'artistes, Aït Menguellet aurait pu renier ses travaux de jeunesse ou se

livrer à un autodafé... Au contraire, le poète assume pleinement son parcours. Non seulement il revendique tout ce qu'il a chanté mais il s'insurge lorsqu'on veut compartimenter son œuvre. Pour lui, chaque âge a ses plaisirs, ses préoccupations et ses exigences. Et c'est là, un bel hommage rendu à la poésie de ses dix-sept ans.

 

Chaque titre ou chaque (bout de) vers réutilisé ne redit plus - à l'instar de de l'Ameddah « le récitant" de Iminig g-gid "le Voyageur de nuit »_ ce qui l'a été dans le passé. A titre d'exemple l'injustice du frère est implicite dans le texte et est supposée connue du lecteur auditeur(PVI, Coupl.l Vers 4). De même les "paroles (non répétées) du père qui demande à son fils de s'en souvenir (PVIlI, C3, V2). L'ensemble des titres et des vers repris donnent ainsi un nouveau sens à cette œuvre et lui confèrent une épaisseur sémantique. Cette écriture échoïque fait appel au procédé d'aleqqem « de greffe", autrement dit, une esthétique de la reprise qui est la définition même de la poésie berbère, au sens où toute création n'est jamais figée mais est appelée à se mouvoir dans une dynamique de perpétuelle re-création. la poésie d'amour que le chanteur nous donne à entendre a toujours la même force que celle de ses débuts, renforcée en cela par la musique - inspirée du reste, par les diverses mélodies des chansons évoquées.

 

   Pour en finir avec l'amour?

 

     Hommage donc à la totalité de l'Œuvre de l'artiste; en premier lieu à ('amour qui se taille une part non négligeable dans cet album : quatre morceaux lui sont entièrement consacrés.

Dès le premier couplet, qui enclenche immédiatement sur la poésie d'amour, le narrateur formule la difficulté de se souvenir de sa jeunesse. Cette non-ressouvenance place le texte sous le signe du refoulement qui équivaut à l'évitement du souvenir. le "je" embrouille les pistes, on ne sait s'il s'adresse à un seul « tu" féminin ou à plusieurs. Quelques repères cependant, dont trois prénoms: Djamila, louiza et lkayssa.

 

L'auteur en profite pour glisser à la voix du texte que son œuvre n'est pas une œuvre-vie :

Djamila est un personnage fictif, un pur produit de son imagination.

Condensé des affres de l'amour, l'énoncé évolue dès lors selon un mode d'évocation déceptive.

le sujet de la quête initiale (supposée connue) se heurte à l'union impossible, à la non-réciprocité des sentiments, etc.

 

Entre le renoncement et la persistance dans la quête de l'objet aimé l'obsession de ce dernier et/ou de ses métonymes (visage, prénom...) revient comme un leitmotiv.

L'Histoire d'Amour ou les histoires d'amour qui nous sont racontées ici évoquent une séparation et se situent dans l'intervalle entre l'instant de la perte - "mon cœur, tu dois te résigner, « toi, l'absente telle une étoile", "va, l'heure de la séparation a sonné!", "si tu veux partir, vas-y") - et celui de la restitution quand me reviendras-tu ? », quand seras-tu mienne"Dans peu de temps, nous nous verrons " ...)

 

Placés sous le signe de la désespérance, les textes ouvrent un champ sémantique du destin cruel - et ses corollaires : la destinée et le sort - qui fourvoie le narrateur. Ce dernier, tout en étant assidu à la patience, s'enlise dans la résignation pour ensuite s'insurger contre elle.

Après une halte au (P.V, C2) et une allusion au (P.VII, C3L le propos sur l'amour est subsumé, dans un élan nostalgique par Abrid n temzi; "le chemin de la jeunesse". Toutefois le tiroir réouvert n'est pas refermé comme pour dire: « on n'en finit jamais avec l'amour !"

Avec le personnage du colporteur, qui opère une transition vers d'autres motifs, est introduite l'idée de l'auto-critique (mais pas seulement) à travers la métaphore du miroir diaphane: sommé de se regarder, le sujet doit apprivoiser sa phobie et surtout sa propre

image qu'il a peur de rencontrer.

 

Dès lors, les lieux communs de la poésie « menguelletienne" se succèdent, se bousculent et nous coupent le souffle. Comme si la lenteur du départ - caractéristique de la première

décode de la carrière du poète (1967-77) - qui nous donne à voir le sujet dans son individualité, faisait place à une accélération du texte, elle-même reflet d'une réalité plus collective et événementielle. Agu, Askuti, Amcum,Tibratin... sont autant de titres égrenés et de thèmes que l'auteur remet à l'ordre du jour et qui rappellent les prémices largement décrits depuis plus de vingt ans, du dépérissement de la situation algérienne.

En effet, le créateur nous a habitués à ne plus savourer sa poésie en toute sérénité. la violence avec laquelle il nous interpelle n'a d'égale que celle du réel référentiel. A cet égard, jamais le drame du pays natal n'a été porté avec autant de force que dans l'œuvre d'Ait Menguellet.

 

   Tourmente de l'histoire...

 

     Ici il n'est plus question de tragique, dépeint jusque dans son paroxysme dans Iminig ggid

"le Voyageur de nuit", l'accent est mis sur l'état des lieux longuement évoqué dans les

œuvres antérieures.

Ainsi, les allégories: peur, injustice, bravoure, lâcheté... instaurent une dichotomie où le

"bon" est écarté - ou utilisé, puis mis de côté ou tout simplement supprimé - et le

« méchant" propulsé.

Conséquemment, le renversement des valeurs induit une anarchie où la terreur donne naissance à la peur et à l'exil.

Le thème de l'union occupe une place centrale et induit celui de la désunion : gher tarewla ned dukkel / ddigh teddid "nous nous sommes unis pour fuir / et sommes partis". le semblant d'union qui transparaît est à lire plutôt dans le sens d'adhésion à une idée ou à un principe et non de concertation unanime autour d'une action commune.

 

Caractérisée par une profonde lucidité, l'écriture poétique met en exergue une situation qui évolue entre pactes et avortements. Braver, oui, semble dire le texte, mais il faut se donner les moyens physiques, stratégiques et tactiques: "tu ne peux rien contre cette engeance, même si tu es un boy-scout ». Plus loin, pointe l'ironie: des "révoltés", en guise de représailles ne font "qu'ôter à la jarre l'anse". Plus loin encore, l'énoncé est plus explicite: la métaphore de annar "aire à battre" est utilisée pour désigner « le terrain" et/ou le champ d'action et le verbe serwet « dépiquer" pour souligner la dérision que renferme le second sens, autrement dit, faire ressortir l'idée de désordre, de désorganisation et d'anarchie.

Consécutive de ce double constat d'échec et d'impuissance, l'écriture se propulse en avant et invite à la transcendance du "discours » (au sens de "palabre") et de la vue à court terme.

Dans cette optique la métaphore du "regard" instaure une autre dichotomie: ceux qui voient par les yeux et qui méconnaissent le regard de la vérité et ceux qui voient par le cœur. Ce sont ces derniers que l'auteur des Missives choisit comme interlocuteurs privilégiés.

 

 

   ...et stratégie poétique

 

     Le narrateur ne veut s'adresser, plus précisément, qu'aux « cœurs voyants", au sens rimbaldien.

Dans un élan métamorphique, l'auteur procède à une transmutation des valeurs déplacées.

Même si, comme dans Siwe/ iyi d tamacahut « Raconte-moi un conte" se dégage une poétique de l'impasse, "l'authenticité, la vérité, le sens fécond, mais surtout (...) l'origine sont recherchés pour sortir de cette même impasse." A la vacuité décrite, le texte substitue donc la plénitude de la matrice originelle : Taqbaylit (philosophie de l'espérance) véhiculée par Awal. Awal le "mot" ou la "trace-poème" qui, à travers les effets-miroirs entre les thèmes et le réseau d'intertextualité interne, est trace fécondante.

Steqbay/it awit-tt « Avec Taqbay/it, portez-le (le mot) ! "voilà ce que révèle l'opacité textuelle.

 

Les destinataires de la parole poétique sont les voyants par le cœur. aptes à lire la vérité et

ceux gui sont capables de décrypter Taqbaylit. Cette dernière de même que tidett "la vérité", reconduisent un pacte social très ancien. Un pacte où le mot est doté d'une puissance exceptionnelle.

Révélatrice à cet égard est la poésie qui quadrille le texte par ses multiples réseaux et surtout ses supports : asefru/isefra "poème(s)", awal "le mot », taqbaylit (au sens de langue) et ses porteurs: ameddah"le récitant"l'amedyaz "le poète", afennan"l'artiste". Derrière les figures, éminemment porteuses de sens, de l'ameddah et de l'amedyaz, se profile celle du Poète -autre relais de la parole fondatrice : Lounis Aït Menguellet.

 

 

Farida Aït Ferroukh   

 

 

etoiles


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